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Des échos des mots


Lucille Ulrich, 2020


Marion, je retrouve dans tes lignes le vocabulaire auquel je réfléchis, à la différence qu'il semble passer chez toi par un filtre photosensible ! Depuis que je te connais, j’observe dans ta pratique une sensibilité à l'environnement physique ou culturel : un environnement qui se révèle à la limite du visible et dont on peut à peine évaluer l'influence... Qu'est-ce qui agit réellement ? Quand je regarde une de tes pièces, ce qui apparaît, c’est la fragilité de ce qui agit. Je me demande à quel point un sujet est le fait de son contexte, et tu m'indiques une bifurcation vers des boucles, des calques, des caches, des sas... où le réel résiste, comme un sujet peut résister. Ta manière de mettre en relation différents éléments trouble la frontière entre une cause et son effet. Mémoire ou invention ? Quelle preuves ? Ça glisse.


Quand tu joues avec les ombres, tu mets là aussi en doute la réalité. J'ai l'impression que tu joues avec la part projetée d'une interprétation : la projection comme simple fait rétinien, solaire, oui, mais aussi le délire, illustré par la caverne de Platon et que l’on peut passer une vie à essayer de repenser. Va-t-on vers la lumière ? D'accord. Mais passé l’éblouissement, que restera-t-il ? En ce sens, j’aime la modestie corporelle et expérimentale de tes dernières pièces qui se hasardent un peu plus près des limites du temps accidentel de la vie, comme si elles créaient un nouveau contexte, déterminant et déterminé. L’espace de quelques secondes, à l’atelier ou au soleil, on se demande encore ce qui vient réellement d’agir : le lieu, le temps, le désir, ou la capacité ?


Le problème de la langue, c'est son apparente autorité, à laquelle les formes peuvent se dérober. J'ai beaucoup interrogé cette relation et je cherche toujours la bonne distance entre ma pratique d'atelier et la naissance progressive d'un langage. Mon attention se tourne de plus en plus vers la mobilité, je regarde les passages. « Il n'y a pas de trace mnémonique du souvenir », disent les neurophysiciens, c'est-à-dire que ce qui semble être un réservoir à souvenirs n'est pas un lieu, c'est un ensemble disparate, en mouvement, qui est livré aux émotions et peut être reformé sans cesse, selon l'attention qu’on prête à la relation entre deux facteurs. Que cette relation est fragile pourtant ! Il me semble qu’il y a là une brèche, dans laquelle tu essaies de t’engouffrer, parce que la vie va ainsi, et c’est cette recherche de la coïncidence que j’adore chez toi. Elle fait aussi la magie de nos retrouvailles, tous les 8 de l'infini ?


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Marion, I find in your lines the words I too have been thinking about, the only difference being that they seem to appear through a photosensitive filter! Ever since I've known you, I've found in your work a sensitivity to the physical and cultural environment, which you reveal by taking it to the edge of the invisible, and whose influence one can barely perceive ... What is really acting? Here is what I see when I look at one of your pieces: the fragility of what is acting. I wonder: how far is a subject the product of its context? You show me a turning point: towards loops, copies, masks, screens … where reality becomes as resistant as a subject can be. Your way of combining different elements disturbs the impression of the cause and its effect. Memory or invention? What proof?  It slips away.


When you play with shadows too, I find the same doubt about reality. I have the impression that you are playing with the projected part of an interpretation: the projection as a simple retinal, solar fact, yes, but also delirium, what Plato's cave exemplifies and what one can spend a lifetime trying to reflect on. Towards light. Alright. But after the dazzle what remains? Just the same, I like the physical and experimental modesty of your latest pieces that dare to draw closer to the instantaneous limits of a time of arbitrary, accidental life, like a new context that is also determining and determined. A few precise seconds in the studio or in the sunshine to wonder yet again what is really acting: is it place, time, desire, capacity?


The same applies to the subject of words, of language. The problem with language is its apparent authority, though the forms avoid it. I have often questioned this relationship, I can still lose myself for hours in this maze, but I don't want to weigh down my volumes with words any longer, I'm trying to create a good distance between my work in the studio and the development of a vocabulary. I'm turning my attention increasingly towards mobility, I watch its passage. "There is no mnemonic trace of memory" neurologists tell us. In other words, what seems to be a reservoir of memories is not a place, it isn't a dossier, it is a disparate collection in motion, which is prey to emotions and can be endlessly reshaped, according to the attention paid to the relationship between two factors.  A fragile relationship! It seems to me that you follow this breach, because that's life, and I adore this congruence in your work. Is that what makes our reunions magic too, all the 8s of infinity?