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SIKART


Danaé Panchaud, 12.2022
SIKART Lexicon on art in Switzerland / Dictionnaire sur l’art en Suisse


Plusieurs thèmes majeurs traversent l’ensemble de l’œuvre de Marion Tampon-Lajarriette : les phénomènes liés à la vision et à la mémoire, l’accès à l’invisible et la construction des savoirs. Son répertoire iconographique puise dans l’histoire de l’art, en particulier la période antique, l’histoire du cinéma, la muséologie et l’histoire des sciences. Ses vidéos, installations et séries photographiques jouent fréquemment des frontières poreuses entre le visible, l’invisible et la projection mentale, tout comme de la répétition des gestes et de la circulation des images. Plusieurs de ses œuvres s’appuient sur une paréidolie (illusion sensorielle) qui nous fait reconnaître des yeux lorsque nous voyons deux formes rondes symétriques. Dans la série photographique Mundus (2017), deux entrées de cavernes juxtaposées nous invitent ainsi à voir simultanément un masque et deux yeux observant le paysage. Les paires de cratères volcaniques de l’installation vidéo Endorcisme (2017) provoquent la même illusion, déstabilisante par la perte d’échelle et l’alternance du positif et du négatif. Le masque, entendu à la fois comme objet historique et métaphore du regard sur le monde, forme le cœur de plusieurs travaux, dont la vidéo Lacrimosa (2017), où un flot continu de larmes, incrustées digitalement par l’artiste, s’écoule d’un masque antique jusqu’à emplir sa vitrine.

Certaines de ses œuvres s’attachent à la recherche de points d’entrée vers le monde de l’invisible, et des circonstances, ainsi que des gestes qui permettraient leur ouverture, par exemple lorsque l’artiste photographie de nuit, avec une caméra infrarouge, les sculptures d’un musée en plein air (La Nuit des Tours, 2015). L’ombre et l’éclipse y offrent un autre accès potentiel, comme dans l’installation vidéo Gorgon Gnomon (2015) où une lumière figurant une rotation solaire accélérée sur des objets muséaux engendre une sensation de vertige.

L’intérêt de l’artiste pour les proto-sciences se manifeste dans nombre de ses productions. La main et le tâtonnement, comme une manière rudimentaire, intuitive et judicieuse d’appréhender le monde et de construire un savoir, figurent régulièrement dans son travail. Dans la série de cyanotypes Eventide (2018), la technique du photogramme (image par contact) fait écho à ce tâtonnement, alors que dans l’installation vidéo Hot Marble (2017-2019), une main caressant le marbre fait progressivement apparaître des sculptures filmées avec une caméra thermique. L’artiste mobilise aussi volontiers les savoirs archaïques, comme les écrits d’Horace Bénédict de Saussure (1740-1799) sur le cyanomètre, un nuancier permettant d’évaluer l’intensité et la teinte de la couleur du ciel (La Mesure du Bleu du Ciel, 2018), ou d’anciens livres scientifiques (Alogon, 2015-2016), qu’elle réactive pour leur potentiel poétique et leur capacité à remettre en question l'état de nos savoirs « officiels » et nos outils de compréhension du monde. Investiguant ainsi aussi bien les manières de voir que les manières de connaître, Marion Tampon-Lajarriette ancre sa pratique dans leur questionnement et leur réinvention constante.